18/09/2007

La traçabilité, l'estrade, le négro spirituel et le migrant

 La traçabilité

Il est désormais nécessaire d'inscrire leur traçabilité sur les produits mis en vente. C'est même obligatoire pour un nombre croissant d'entre eux. Ainsi leur constitue-t-on comme une 'histoire', une généalogie même: lieu de fabrication comme celui de naissance, modifications et ajouts de composants comme autant de liens familiaux et d'alliances, lieu d'emballage ou de vente comme destinée finale. Il s'agit bien d'histoire, presqu'au sens noble, tant ces indications font office de liens et de mémoire, donnent une trajectoire: on sait d'où (de qui) vient tel produit, où il est passé et où il va...

L'estrade

Dans l'histoire de l'esclavage, c'est là où on vendait les esclaves. Lieu de vente et de rupture: on arrachait les enfants à leurs parents, séparait les maris de leurs femmes, les frères et les soeurs, et cela définitivement. Leur destin était le rendement et, au nom de ce rendement, il fallait casser tout ce qui pouvait s'y opposer: enracinement, culture, mémoire, langue, puisque leur identité n'était désormais liée qu'à leur force de production.

Les négros spirituels

On n'est humain qu'avec une histoire et des liens. Davantage qu'un chant de ralliemement, le négro spirituel est un chant de "re-liement". Chant de combat, éminemment politique, inspiré de la Bible, il est né de cette nécessité de reconstituer une identité, de se relier, d'inventer son histoire. Puisqu'on m'ôte toute histoire, alors je me la refais en puisant dans cette histoire universelle. Dans le négro spirituel, l'esclave s'affirme comme une personne en empruntant et recevant l'identité de fils et de fille de Dieu. Il devient enfant de ce peuple, hébreu dans la bible mais à vocation universelle, qui reçoit son identité d'une autre Source quand les forces de déshumanisation économiques, politiques ou culturelles veulent rompre ses liens et lui dénier tout droit à une histoire.

...et aujourd'hui ?

Il est paradoxal de constater le soin apporté à la traçabilité des produits et l'anonymat grandissant des travailleurs migrants, leur flexibilité exigée, ces déracinements constants imposés à ces foules: autant de formes de déshumanisation. Effacer l'histoire, vider la mémoire pour créer un esclave adéquat au profit de l'Homme du 17è siècle, tel était l'enjeu de l'esclavage, ne sommes-pas, aujourd'hui, devant quelque chose d'analogue?

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