06/02/2008

LE CAREME PROTESTANT - ENTRE RELIGION ET SOCIETE

 

Du temps de mon enfance, il n’était pas de bon ton de parler de carême dans le monde protestant. On préférait l’expression « temps de la passion », dont la durée n’était pas aussi précise que les quarante jours de la tradition catholique et dont la justification tenait essentiellement au parallélisme avec l’Avent. Il y avait là un relent d’anti-catholicisme mais aussi une manière d’être au monde bien protestante. Cela pour plusieurs raisons.

 

D’abord le fondement biblique : ni le terme ni la pratique chrétienne du carême n’apparaissent dans le Nouveau Testament. Au sujet de toute forme liturgique ou rituelle, le protestantisme est très prudent et critique. Pour lui il y seulement deux « sacrements », baptême et cène qui puissent se prévaloir de ce rang, car attestés dans le Nouveau Testament ;  et encore, l’emploi et la définition de ce terme sont sujets à d’âpres débats : pour beaucoup de protestants le seul sacrement est le Christ, tout le reste ressortit à l’histoire et à la contingence.

Il est cependant certain que le chiffre quarante, symbole de la vie humaine et de ses épreuves, se trouve bel et bien dans l’Ecriture, entre autre dans les récits du déluge, de l’Exode ou de la tentation du Christ.

 

Ainsi le protestantisme n’a pas récusé la pratique d’un temps de jeûne ou de contrition pour elle-même, la vie des Eglises locales témoigne largement de la pratique de jeûnes. Nous en arrivons à une autre raison, liée aux conceptions des rites et des rythmes dans le monde protestant. Là, il nous faut parler de conceptions au pluriel. En effet l’une des caractéristiques du protestantisme est de récuser à tout système le droit de prétendre à l’universalité, soit-il rituel et de l’ordre de la pratique ou dogmatique et de l’ordre de la connaissance. Il y a par exemple, dans une aile importante du protestantisme actuel, un refus de l’année ecclésiastique qui n’est pas qu’une réaction épidermique. Cette position est fondée sur une conception de la vie chrétienne qui refuse tout modèle historique, tout conformisme traditionnel ou tout rituel. Pour caricaturer : il s’agirait surtout de ne pas faire ses Pâques  car Pâques et la passion sont de tous les jours !

 

Nous en arrivons à une troisième raison : la perspective sociale. La passion du Christ, pour ne parler que d’elle, n’est pas à vivre en un temps particulier, mais bien quotidiennement, dans la vie de chacun et chacune. Ici continue de retentir l’exhortation du prophète : « Est-ce là le jeûne auquel je prends plaisir : un jour où l’homme humilie son âme, courbe la tête comme un jonc, se couche sur le sac et la cendre ? Voici le jeûne auquel je prends plaisir : détacher les chaînes de la méchanceté, dénouer les liens de l’esclavage, renvoyer libre les opprimés et rompre tout espèce de joug ; partager son pain avec celui qui a faim, faire entrer dans ta maison les malheureux sans asile » ((Esaïe 58,5-8). Dans cette optique, on mettra l’accent sur les actions comme celle, française, de la Mission populaire, sur des combats politiques, parfois en lien avec partis ou syndicats.

 

Cependant, depuis les années soixante, sous des impulsions aussi diverses que la communauté de Taizé ou le groupe suisse-romand Eglise et Liturgie, un renouveau liturgique a soufflé sur les Eglise réformées de Suisse. D’abord en Suisse romande puis dans la partie alémanique, encore que cette dernière reste très marquée, sur le plan liturgique et rituel, par son origine zwinglienne. Sous ces influences, on a vu se développer des pratique liturgiques variées, mais relevant dans leur globalité d’une certaine cohérence : découverte de l’importance, ne serait-ce que pédagogique, des objets et de la beauté (icônes, cierges, nappes aux couleurs liturgiques) ; valorisation théologique et ecclésiale d’une célébration plus régulière de la Cène, dans certains lieux tous les dimanches pendant les temps de l’Avent ou, justement, du Carême ; valorisation de l’année ecclésiastique et pratique, venue des USA, de célébrations de la nuit pascale.

 

Même s’il demeure essentiel pour l’identité plurielle du protestantisme que cette variété garde toute sa légitimité, nous pouvons constater avec bonheur qu’aujourd’hui les crispations sont dépassées entre partisans d’une austérité somme toute très intellectuelle, voire désincarnée, et ceux d’une prise au sérieux de la force de pratiques liturgiques éprouvées par le temps.

Le dialogue entre ces deux manières de vivre doit se faire là où il n’existe pas et s’enrichir là où il est déjà pratiqué. Il y a en jeu pas moins que la vérité du témoignage des Eglises, vérité au sens de fidélité de ce témoignage à sa source et adéquation à sa mission. Car, et c’est probablement la découverte essentielle que font actuellement bien des protestants, l’humain n’est pas que le fruit de ses actes; il est fondamentalement un être de communion et un être traversé par une fracture, cette béance initiale enfouie en toute vie. Il est alors primordial de pouvoir exprimer cette faille par une pratique liturgique qui symbolise la fracture et le désir de communion. Le carême permet cela. C’est probablement sa fonction anthropologique première. Par une telle pratique, l’humain redécouvre qu’il est, lui aussi, symbole,  être symbolique. Car le symbole est, à l’origine, un morceau de terre cuite brisé dont chaque partenaire d’un contrat possède un élément. Réunies, les deux parties témoignent de la communion initiale quand leur fracture coïncide. La fracture demeure mais la communion est affirmée. A travers la redécouverte du carême et de toute la richesse symbolisante de la liturgie, le protestantisme a une chance inespérée d’avancer sur le chemin de réconciliation entre l’humain et le croyant, le citoyen du monde et celui des cieux.

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