21/05/2008

A PROPOS DES ATTENTAS-SUICIDES

Après la conférence de Azzam Tamimi organisée aux Avanchets par l’association Droit pour tous.

 

QUELQUES PROPOS PROTESTANTS SUR LE MARTYRE

 

Les échos de cette conférence (je n’y ai pas assisté) me laissent perplexes. L’orateur  semble entretenir l’ambiguïté entre jihad, guerre sainte, martyre et attentats-suicides. En effet, Monsieur Tamimi déclare que « le jihad continuera jusqu’à ce que notre terre soit libérée » et laisse entrevoir une forme de justification des attentas-suicides en disant : « si on était armés comme les Israéliens, il n’y aurait aucune action martyre » (Le Courrier du 19 mai) ou encore : « les martyrs sont des innocents tués par les forces occupantes » (La Tribune de Genève du 19 mai).

Pourtant d’autres musulmans, tel le Dr Muzammil Siddîqî sur son site Islamophile – Ressources islamiques en langue française-, luttent contre cette confusion que, selon eux, l’Islam et le Coran évitent. Muzammil Siddîqî déclare : « Le mot Jihâd ne signifie pas ‘guerre sainte’. Il désigne la lutte et l’effort ». C’est ce qu’écrit aussi Rachid Benzine au sujet d’un « nouveau penseur de l’Islam », Farid Esack : Jihâd est « un combat incessant, continu, conscient et effectif pour la justice » (Rachid Benzine Les nouveaux penseurs de l’Islam, Albin Michel, Paris 2004, p. 271). Muzammil Siddîqî précise : « L’Islam encourage les peuples opprimés à lutter pour leur liberté, et il ordonne aux autres Musulmans d’aider ceux qui sont opprimés et qui souffrent. Cependant, l’Islam n’autorise, pour quelque raison que ce soit, le terrorisme contre les non-combattants et les gens innocents. Le terrorisme n’est pas le Jihâd : c’est du fasâd (de la corruption). Le terrorisme est en contradiction avec les enseignements de l’Islam ». Enfin, j’ai lu avec reconnaissance ces propos : « Le terrorisme contre des civils innocents, que ce soit par une agression classique ou par des moyens suicidaires, n’est en aucun cas permis par l’Islam ».

M. Siddîqî a raison : le mot martyr, par exemple les martyrs d’El Aqsa, est un contresens car est martyr celle ou celui qui donne sa vie et non qui l’enlève, même s’il meurt dans son action. Tuer un innocent est un crime et non un acte de martyr. Dans le martyre on se sacrifie soi-même, on offre sa vie pour une cause qui tient à cœur mais on n’offre pas la vie des autres. Ne confondons donc pas meurtre et don de sa vie, kamikaze et martyr.

 

En perspective chrétienne le mot martyr vient du grec ‘martus’ ou ‘maryrion’ qui signifie témoin. Dans le Nouveau Testament, le premier martyr chrétien est Etienne, lapidé pour avoir annoncé la résurrection de Jésus, le Fils de l’Homme debout à côté de Dieu (Actes, ch. 7).

On notera ainsi que le témoignage rendu par le martyr ne l’est pas à lui-même, mais toujours à Jésus-Christ mort et ressuscité ; les emplois de ce mot dans le dernier livre de la Bible, l’Apocalypse, l’attestent encore. Et je tiens à relever que (Ò, sagesse !) la Traduction Œcuménique de la Bible (TOB) n’a jamais traduit ‘martus’ ou ‘martyrion’ par martyr mais toujours par témoin…Est-ce sous l’influence de l’Esprit ? Car le danger avec le martyre c’est son instrumentalisation qui peut conduire à demander la vengeance alors qu’il n’en est jamais question. Le martyr a offert sa vie, il n’en demande aucun prix, aucune réparation. Ne parlons pas trop de nos martyrs !

S’il est possible que les Eglises aient dévoyé, elles aussi, le sens du martyre, aujourd’hui aucune voix ne s’élève pour appeler les disciples du Christ à se tuer dans le but de tuer. Par contre, l’histoire de l’Eglise est riche en martyres. Ce sont des actes où à l’impuissance de la résistance répond la liberté du don : celle ou celui qui est condamné à mourir l’est à cause de son témoignage et par une force opposée à l’enseignement du Christ. Il offre ce qu’on prétend lui arracher. Il y a, dans le martyre, une forme de liberté et de paix que je ne trouve pas dans les attentats-suicides. Dans le christianisme, aucun martyr ne le sera jamais pour avoir tué au nom de Jésus, mais toujours pour avoir été tué pour ce Nom-là. La liste en est longue, hélas toujours à mettre à jour…

 

Enfin, loin de moi l’idée de minimiser les souffrances du peuple palestinien ni les injustices et la violence meurtrière dont Israël est responsable, mais ne confondons pas la lutte politique et la foi. Comme la guerre, la lutte politique peut conduire à tuer. L’existence des codes pénaux militaires qui légitiment et canalisent la violence meurtrière des combats, atteste cette réalité. La lutte politique a ses héros, la foi ses martyrs. Il se peut que des kamikazes palestiniens soient des héros, ils ne sont pas des martyrs.

16/05/2008

QUI EST PROPRIETAIRE DE LA TERRE SUISSE ?

A propos de la loi sur les naturalisations, une interpellation protestante

 

 

En plus de la question précise de savoir qui aura le droit de naturaliser, ce projet de loi pose une question plus fondamentale, celle du rapport au pays, à sa terre et à ses traditions. Cela d’autant plus qu’il vient de l’UDC, parti qui tire sa légitimité en tant que prétendu « gardien » de cette terre et de ces traditions.

Il faut donc poser cette question première: Qui détient le pouvoir de donner une part du territoire et ses traditions ? Cette question conduit à une autre, encore plus en amont : quelle suissesse, quel suisse peut se prétendre propriétaire du pays (territoire et traditions), et donc légitimer son droit de décider à qui il ou elle veut en donner une part.

Qui est propriétaire de la terre ? Personne ! Aucun individu, aucune collectivité ne peut prétendre légitimement posséder un bout de notre terre. Toute borne posée fut un acte de violence, sûrement nécessaire pour constituer puis protéger une famille, un clan ou une nation, mais personne ne peut prétendre être le propriétaire d’origine, ainsi légitimé, de la terre. Dans la perspective biblique, la terre est promise, donc donnée et elle doit garder ce statut de don pour rester habitable. C’est un des sens du premier récit de la bible dans le livre de la Genèse. Faire de Dieu le Créateur n’est pas une explication sur le ‘comment’ de la création mais une manière de dire que nous ne sommes pas les auteurs de tout, entre autre pas de la terre ; pour marquer symboliquement cette dépendance, le récit biblique place l’arrivée de l’être humain au 6e jour, après que tout a déjà été mis en place : lumière, eau, cieux, terre, végétation, animaux… Nous n’avons pas fait la terre et ne pouvons prétendre en être les propriétaires.

A propos de cette fonction de gardiens que certains s’attribuent : dans la Genèse l’humain est effectivement posé par Dieu comme gardien du jardin. Gardien avec une grande responsabilité : cultiver, faire prospérer, faire fructifier mais pas propriétaire ; et chaque fois que Dieu promettra à ceux qu’il aime qu’il leur donne la terre, il les enjoindra aussitôt de rester à l’écoute de sa voix, de ses enseignements, donc de l’histoire de l’origine, pour que justement cette terre reste un don. Et pour que ce qu’on a reçu reste un don, il faut le partager ! 

La question du partage viendra très vite dans l’histoire du peuple juif : à peine Dieu promet-il une terre à Abraham (Genèse ch. 12, versets 1 et 2), que la question des ‘autres’, des peuples déjà présents sur la terre se pose. C’est au verset 6 de ce même chapitre: « Abraham et les siens arrivèrent au pays de Canaan (la terre promise). Abraham traversa le pays (…) or les Cananéens habitaient alors le pays… » Il doit donc faire avec ces ‘autres’, même si c’est difficile. Le pays lui est donné mais n’est pas enlevé aux autres pour autant et, fait plus troublant encore, ces autres étaient là avant…

L’histoire de la conquête des Etats-Unis le montre bien : il n’y a pas de terre vierge ! Le croire ou le prétendre conduit nécessairement à la violence injustifiable et à la destruction déshumanisante. Il n’y a pas de lieu où nous sommes ‘premiers’. Nous sommes toujours seconds. En perspective chrétienne cela renvoie à la notion de ce Dieu qui nous précède et nous appelle de plus loin que nous.

Une autre image biblique fondatrice est encore celle d’Abraham, Araméen errant, figure emblématique de notre statut de ‘passager’ sur cette terre que nous devons tous quitter un jour et dont nous ne pouvons rien emporter.

Pour conclure. Ce pays, comme tous les autres, est un don (et un beau don !) qui nous est confié. Nous ne pouvons en garder la jouissance que comme gardiens, pas comme possesseurs. Aujourd’hui garder à ce pays son caractère de don passe par une loi sur les naturalisations qui ne nous plonge pas dans l’illusion mortelle que nous en serions propriétaires.