09/07/2009

« Le Coran est-il un livre ou un mur? »

Contribution à l'article intitulé Le Coran, le Livre ou un mur? de J.N. Cuénod paru dans la Tribune et dans son blog le 2 juillet

Permettez-moi de poursuivre votre réflexion tout d'abord en mentionnant le livre de Rachid Benzine: Les nouveaux penseurs de l'Islam (Albin Michel, 2004). Cet ouvrage donne une vision plurielle de l'appréhension du Coran. Il permet ainsi de percevoir qu'une lecture ouverte et critique des sourates est possible et qu'elle existe depuis longtemps.


Benzine remonte au revivalisme musulman du XVIIIe siècle avec la figure de Abd al-Wahab (1703 – 1792) qui, malgré un radicalisme profondément intolérant, «a reconnu le droit (des croyants) à l'ijtihâd, la réflexion personnelle, par son invitation à ne pas se laisser enfermer dans une imitation servile des jurisconsultes et des théologiens». Benzine consacre bien sûr un chapitre important à Soroush. Il termine son ouvrage sur l' étude d'un penseur du Coran qu'on peut qualifier de 'politique', le Sud-Africain Farid Esack (né près du Cap en 1957), intitulant son chapitre: Vers une théologie islamique de la Libération? La particularité de cette pensée est sa dimension politique qui la fait sortir de son confinement au monde confessionnel musulman. Pour Esack, «toute personne qui écoute ou lit le message le reçoit avec son expérience personnelle, avec sa vision du monde (...) L'interprétation du Coran, ainsi, s'inscrit toujours dans une langue, dans une culture, dans une histoire auxquelles il n'est pas possible d'échapper».

Ensuite en rappelant que le christianisme, dont vous dites avec raison qu'il ne considère pas son texte fondateur «comme l'émanation directe de Dieu», ne fut pas exempté de cette longue maturation de son propre rapport à ce Texte. Comme pour l'Islam, il a fallu des combats intellectuels, mais aussi ecclésiastiques, politiques et culturels pour faire avancer la cause d'une intelligence de la foi comprise par certains comme sa négation.

Cette historie du texte remonte la fin du 19e siècle et du début du 20e. Elle est le fruit de travaux d'historiens, archéologues, philologues et autres linguistes, tant juifs que chrétiens, d'abord essentiellement luthériens, qui n'ont pas hésité à considérer l'Ecriture Sainte comme un 'objet' soumis aux mêmes critères scientifiques que n'importe quel autre document d'histoire. Ce mouvement, appelé Formgeschichte (histoire de la forme) est né en Allemagne luthérienne sous l'impulsion du professeur H. Gunkel (1862-1932) suivi par R. Bultmann (1884- 1976), père de ladémythologisation.

Cette approche, radicalement indépendante de tout présupposé confessionnel, revint en quelque sorte à retirer aux Eglises leur 'propriété' sur les Saintes Ecritures et leur interprétation. Il va sans dire qu'une telle attitude ne fut pas acceptée sans autre. Dans l'ensemble du monde protestant, les milieux de type piétiste, évangélique et, bien sûr, fondamentaliste, virent là une négation de l'autorité divine du texte et un relativisme regrettable de ses impératifs moraux. Le monde orthodoxe (dont le sens littéral signifie juste louange ou juste doctrine) lui aussi eut bien de la peine à comprendre cette liberté et cette rigueur. Dans le monde catholique, la réception de cette manière d'étudier les textes bibliques se fit aussi attendre mais fut finalement possible et l'Ecole Biblique de Jérusalem, comme bien d'autres instituts bibliques, se l'appropria avec bonheur. Cependant, dans cette Eglise, la compréhension et l'interprétation justes du texte biblique restent (encore?) soumises au filtre de la Tradition et à l'autorité de la Congrégation pour la doctrine de la foi.

Contre l'avis aujourd'hui trop largement diffusé que le Coran aurait été dicté directement par Allah à son prophète Mahomet et que son texte serait originel, intangible et non contingent, sans histoire en quelque sorte, Benzine conclut par cette question: «Sans doute le fait de vouloir approcher de manière scientifique le texte coranique représente-t-il la démarche la plus audacieuse des nouveaux penseurs, celle qui peut susciter le plus d'appréhension chez les croyants de l'islam. Cette Parole divine peut-elle ainsi faire l'objet d'analyses qui ne soient pas tributaires d'une attitude de piété et de foi? Peut-on aborder le Coran comme n'importe quel autre texte de la littérature mondiale?» Cette interrogation fut la nôtre, qu'elle soit posée au monde coranique par un des siens est porteur d'espérance.

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