24/05/2010

Inscrire la laïcité de Genève dans notre Constitution ?

Il nous faut redonner à la foi chrétienne ses droits politiques. Les chrétiens et les Eglises chrétiennes sont les émasculés de la vie publique. La laïcité acceptée a fait de grands dégâts en privatisant la foi et en l’excluant progressivement de toute participation à la vie citoyenne, et notre société subit les effets dommageables de cet athéisme rampant. Inscrire cet état de fait dans la Constitution va repousser la foi et sa pratique hors du débat social, politique, culturel. Quelle perte, même pour les agnostiques !


A l’opposé des récents efforts pour reléguer la foi chrétienne en dehors du champ social, la loi votée en 1907 n’avait pas posé ce principe et s’était limitée à supprimer le soutien financier de l’Etat en faveur des trois Eglises de l’époque et à interdire aux ‘ecclésiastiques’ (pasteurs et prêtres) l’accès aux fonctions publiques. Le principe d’un Etat laïc ne fut donc pas inscrit dans notre Constitution. Il y avait du reste des chrétiens et des pasteurs parmi les adeptes de cette loi. Car en 1907 le combat pour la laïcité troublait une bonne partie de l’Europe, la France surtout, et notre ville comptait de farouches partisans d’une laïcité stricte. Pour ce qui concerne les débats d’idées, Genève n’est jamais loin de Paris !

La laïcité votée en France par le Parlement en 1905 était franchement anticléricale, contrairement à ce qui se passera deux ans plus tard à Genève. Sagesse dont nous devrions nous inspirer aujourd’hui ?... Ou faut-il a contrario copier Paris et mettre ce principe dans notre chartre commune ? Telle est la question que posent les Constituants. La Jeunesse socialiste suisse a tranché il y a quelques mois, demandant simplement la « suppression de tout symbole religieux dans les bâtiments publics et le retrait de tout terme chrétien dans l’hymne national » au non du fait que les religions ont toujours « opprimé les libertés des peuples » et que leurs « tendances réactionnaires font toujours partie intégrante de l’Eglise »… On a fait plus démago et simpliste, mais quand même… A Genève, les jeunes socialiste prônent l’inscription dans les fondements de notre Canton du principe de la laïcité : « la République et Canton de Genève est… laïque » (Le Courrier et La Tribune du 14 décembre dernier), à l’instar de la France, une, laïque et indivisible ?

Il nous faut travailler sur le sens des mots et sur les motifs profonds des partisans de cette inscription. Car nous sommes devant l’alternative suivante : inscription du principe de la laïcité ou non, personne, que je sache, n’ayant proposé d’inscrire le christianisme comme religion d’Etat… Je crains fortement que ce principe ne soit fondé sur l’idée qu’il vaut mieux confiner la foi chrétienne, mais toute foi probablement (voyez plus loin la question de l’élargissement de la problématique à l’Islam), à la sphère privée. Et, hélas, cette position a l’appui inconscient mais massif d’une partie importante des chrétiens eux-mêmes qui, par facilité et par ignorance, limitent leur foi à leur vie privée et intime : « Je suis croyant mais surtout qu’on ne le sache pas… »

Certes il y a une intimité de la foi, celle de la relation avec son Dieu, mais la foi est communautaire, publique et politique. Quelques rappels : pour la foi chrétienne, Dieu a un projet pour le monde, il en est le créateur, il s’est adressé à un peuple, le peuple d’Israël puis à l’ensemble de l’humanité. Les prophètes ont beaucoup insisté sur cet élargissement, Jérusalem devenant le prototype de toute ville. Le Christ, dès le début de son pèlerinage sur terre, a lié la foi à la responsabilité sociale et inscrit l’Alliance des pères dans une perspective universelle. Il s’est heurté au pouvoir politico-religieux, tant romain que juif. Sur l’instigation du second, il a été condamné par le premier et son exécution a eu lieu en public, sur une colline, à midi en pleine lumière, avec comme motif inscrit sur la croix la prétention d’être Roi des Juifs, motif donc essentiellement politique et public et non religieux ni privé, le seul roi autorisé des Juifs étant l’empereur de Rome. L’évangile de Matthieu écrit qu’au moment de sa mort, la nuit envahit le monde et toute la terre trembla…

Les premiers chrétiens furent la cible du pouvoir romain car, au nom de la seigneurie de leur Dieu sur le monde, ils refusaient d’adorer l’empereur et ses statues et, au nom de la dignité de toute créature faite à l’image de Dieu, s’abstenaient de participer aux jeux du cirque : trahison politique, culturelle et sociale. Ils subiront l’emprisonnement, le martyr, la spoliation, le bannissement. Avant de devenir Eglise, le « mouvement de Jésus » se propagea à grande vitesse sur la terre. Au 2è siècle déjà, une communauté chrétienne se fixe à Lyon et Genève édifie une première cathédrale dans la moitié du 4è siècle.

La laïcité ne peut donc pas restreindre la foi à sa dimension personnelle sans la pousser à se déjuger. Pour celles et ceux qui croient, la foi est autant communautaire que privée, culturelle que politique, sociale qu’individuelle car, pour eux, Dieu a un beau projet pour le monde. Si la laïcité proposée se fonde sur un athéisme non-dit, ce que je soupçonne, ou, au mieux, sur une méconnaissance de l’histoire de la foi, ce que je déplore, elle va créer plus de problèmes qu’apporter de solutions. Ce serait une forme d’athéisme imposé, une religion d’Etat.

Je plaide donc au contraire pour que la Constitution s’engage à valoriser la présence de la foi et des religions dans la vie sociopolitique et y contribue. Là on ferait œuvre de pionniers ! On a tout à y gagner, croyants et agnostiques. Positivement, car la foi a participé à la construction de notre pays, négativement, car l’exclusion de la foi hors du champ public risque de durcir les fronts et provoquer des replis identitaires sur des intégrismes de tous poils. Certes, ce n’est pas facile, non seulement à cause de la présence nouvelle de la culture et de la foi musulmanes, mais tout autant parce que les chrétiens eux-mêmes ne savent plus s’affirmer publiquement ni entrer dans le débat politique. Certains le font mais dans une perspective prosélyte et les « laïcs » ne savent plus comment comprendre et écouter la foi des croyants. Peut-être ce positionnement serait une réponse intelligente aux multiples questions que pose l’islam aujourd’hui. Paradoxalement ses actuelles revendications sont plus logiques que l’insignifiance chrétienne en politique. L’Islam pose, certes de manière maladroite, la question que toute foi pose au monde, croyant et non croyant : qu’en est-il de la venue du Messie dans ce monde-ci ? Le politique ne peut évacuer cette question parce qu’elle le dérange ou lui fait peur.

Commentaires

Monsieur le pasteur,
Baptisée catholique, j'ai été élevée dans cette religion. L'école, le lycée, l'université, entre 53 et 72, m'ont permis de rencontrer des condisciples et professeurs de toutes religions, agnostiques ou athées. L'Etat respectant toutes les religions n'accorde en France la prééminence à aucune; croyants ou non, les citoyens oeuvrent ensemble, ceux qui vivent leur foi, quelle qu'elle soit, portent des valeurs qui travaillent en profondeur la société.
Le levain dans la pâte. Vous prônez de légiférer dans votre pays, afin, peut-être, de favoriser le levain de votre choix.
Est-ce à dire que vous n'accordez qu'une confiance limitée à ce levain, en dépit de la Toute-Puissance de ce Dieu que vous priez? Douteriez-vous de la puissance de Dieu? de la valeur de votre prière? Quoique catholique, j'ai de l'admiration pour la religion protestante, j'aime aussi le judaïsme, l'islam, etc... je sais aussi que leur cohabitation peut être sanglante.Dieu veut-il qu'on le prie par force, du fait qu'une loi profane a été édictée ? Savez-vous quelles seront les conséquences si votre religion est déclérée meilleure que les autres, voire religion d'Etat? Mettez-vous un instant à la place des autres. Vous, que gagnerez-vous?
Cordialement.
M.D.

Écrit par : Dinet | 25/05/2010

Merci "Dinet" pour votre réflexion. Je partage avec vous votre confiance en Dieu et m'en réjouis.

Je crois cependant que vous avez mal compris mes propos et me faites dire presque le contraire: où avez-vous pu lire que je voulais que "ma religion soit déclarée meilleure que les autres"? Cela m'ennuie. Peut-être n'ai-je pas été assez clair?

De plus, je ne prône aucune religion d'État. Je suis, dans ce sens, acquis à la laïcité de l'État, dans le sens d'une neutralité religieuse (ce qui ne signifie pas nécessairement athéisme d'État) et d'une non ingérence dans la vie et l'organisation des communautés croyantes, dans le respect du droit bien sûr.

Je ne prône pas non plus de légiférer mais j'interviens dans un débat public lié à la refonte de notre Constitution cantonale. Or certains aimeraient légiférer davantage sur le plan du rapport entre fois et citoyenneté.

Certes, ma proposition de "valoriser la présence de la foi et des religions dans la vie sociopolitique" est provocatrice. Elle ne signifie pas que l'État devienne "religieux" mais bien qu'il ouvre largement l'espace public au débat et à la responsabilité des citoyens-croyants, à quelque religion qu'ils appartiennent.

Écrit par : Daniel Neeser | 25/05/2010

Je dois avouer que je ne suis que distraitement les travaux de notre Constituante tant je suis convaincu que je ne pourrai le moment venu que refuser une Constitution qui n'offrirait pas une protection suffisante contre l'arbitraire et n'interdirait pas sur le territoire cantonal les centrales nucléaires.

S'agissant de la laïcité, je relève que nos contituants veulent perpétuer le principe de laïcité des membres des corps constitués. Aussi je crois utile de relever que la Constitution fédérale y fait échec. Pour preuve le refus des Chambres fédérales de donner la garantie fédérale aux normes établissant la Cour des comptes en tant que celles-ci prévoient la laïcité des membres de ladite Cour.

Écrit par : CEDH | 26/07/2010

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