14/02/2016

Faut-il abattre cet homme ? A propos du drame qui s’est joué à la rue Hofmann

Une question de vocabulaire mais pas seulement !

Le mot abattre a été quasi unanimement employé par la presse genevoise pour désigner le tir mortel du policier sur cet homme. Cela m’a choqué.


Je ne connais pas et n’ai pas à connaître les circonstances qui ont conduit ce policier à tirer et à tuer. Mais je trouve l’emploi par des journalistes du mot abattre inconvenant. On peut abattre un arbre devenu dangereux, un chien enragé mais je ne pense pas qu’on puisse employer ce mot pour un humain, même s’il est ‘enragé’ ou dangereux. Et je ne suis pas certain que le policier auteur du tir mortel le cautionne. Je ne l’espère pas.

Encore une fois, je ne nie pas que ce geste pût être nécessaire, justifié, les tirs sur les policiers étant attestés. Je fais crédit à la police et à ses agents sur place d’avoir agi de manière juste et dans le cadre de leur fonction. Mais employer le terme abattre est une atteinte à l’humanité de cette personne, même si elle avait tué et allait le faire encore. C’est comme si on lui ôtait son humanité de manière posthume, celle qui demeure quel que soit l’acte commis. Tous mes collègues pasteurs, diacres, prêtres, celles et ceux qui visitent des prisonniers, des meurtriers aussi, le diront : ils demeurent des êtres humains faits à l’image de leur créateur quand bien même cette image est tordue, déchirée, pervertie. L’Evangile qui me guide le dit aussi.

De la même manière ce terme qualifie l’attitude du policier. Or nous n’en savons rien. A-t-il voulu l’abattre dans le sens que je condamne, a-t-il eu peur, a-t-il défendu sa vie et celle de ses collègues ? Laissons-lui la liberté de juger lui-même et avec ses pairs le sens de son tir. Pourquoi ne pas écrire simplement « le policier le tua » ? Phrase plus neutre, plus factuelle, sûrement plus dure : « Oui, il fallait le tuer parce que… » Cela pose une fois de plus la question de nos limites et de notre commune fragilité humaine.

User du mot ‘abattre’ serait une tentative d’explication, d’excuse, pour justifier moralement ce qui demeure un acte mortel, non au sens légal mais humain ? Car s’il est probable que cet acte ait été juste et cette mort, hélas, nécessaire, il demeure qu’un homme a donné la mort. Mon propos n’est donc pas de juger l’acte lui-même et encore moins son auteur mais d’interroger le terme employé par les journalistes : abattre un homme contient une forme de jugement sur la valeur humaine de celui qui a été tué et de celui qui a tué et ce jugement ne nous appartient pas.

 

Commentaires

@Monsieur Neeser on ne peut que vous être gré de ne pas porter de jugement comme c'est trop souvent le cas même de certains religieux
Quand au mot abattre il fait sans doute partie d'un nouveau vocable pour faire bien dans le décors comme on disait en son temps
Mais ne nous y trompons pas nous sommes entre dans l'ére du massacre à la tronçonneuse de la part de ceux qui confondent le mot élagage avec le terme abattage
On en arrive même à se demander si n'est pas devenu un jeu pour satisfaire quelque cruauté mentale comme par exemple priver des oiseaux détestés par les uns et enviés par d'autres pour leurs cris avertisseurs et qui eux ne jacassent pas inutilement
Très belle journée

Écrit par : lovejoie | 15/02/2016

Je relève que c'est le terme qui est utilisé depuis des mois par la presse dans des circonstances analogues de tir de riposte lors d'attaques "pour tuer" en Israël. Votre réflexion sur le bon usage des mots est juste et son fruit est applicable de façon large.

L'usage inapproprié des mots est une perversion. Et cette perversion est une gangrène majeure de notre société. Il faut dans la mesure du possible dire les faits, les décrire avec les mots les plus justes et séparer ces faits de nos opinions.

Un tir pour empêcher quelqu'un de continuer son entreprise de tuer (quel qu'en soit le motif et même si le résultat n'est pas atteint) constitue un cas de légitime défense. En plus, dans le cas particulier de ce drame, il s'agit probablement d'une sorte de suicide par procuration; encore plus terrible pour le policier qui a tiré.

Et pire encore; l'usage inapproprié du mot "abattre" enfonce le policier qui a agi de la seule façon possible...

Écrit par : archi-bald | 15/02/2016

C'est plus facile et les erreurs sont considérées moins graves après avoir déclaré "Ce n'est plus un homme.".

Une forme d'absolution anticipée, je suppose.

Écrit par : Chuck Jones | 15/02/2016

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