11/04/2017

De la violence du monde à l'autre violence - «Aujourd’hui l'invitation injuste: tu seras avec moi au paradis »

C'est trop facile! (Evangile selon Luc 23,35-43)

Jésus est mis en croix avec deux condamnés de droit commun, le peuple est là qui regarde, les chefs religieux ricanent devant ce crucifié qui se prétend fils de Dieu et ne peut se sauver. L’un des condamnés l’apostrophe : « Sauve-toi toi-même et sauve nous si tu es fils de Dieu » tandis que l’autre le reprend : « Arrête. Nous, c’est normal que nous soyons condamnés, mais lui n’a rien fait de mal » et il se tourne vers Jésus et lui dit : « Souviens-toi de moi quand tu viendras comme un roi » et Jésus lui dit : « Vraiment je te le dis : aujourd’hui tu seras avec moi au paradis ».C’est trop facile, peut-on légitimement penser à l’audition de ce récit. Ainsi, à la dernière minute et sans rien payer, on pourrait être invité au paradis et y accéder, même après des délits, des crimes, un meurtre ? Il y a de la violence dans cette promesse de Jésus, même si nous sommes habitués à ce récit, même si nous nous accrochons à ce qui ressemble un peu à une confession, à l’aveu de la faute qui, alors, pourrait justifier l'invitation de Jésus. Et encore, notre besoin d’une justice qui rétablit le droit, venge la victime et punit l’agresseur est tel qu’il n’est pas certain que nous aurions accordé cette grâce à un tel malfaiteur…

Mais, ici et maintenant, ce n’est plus de justice humaine qu’il s’agit mais de Dieu et de son amour, un amour fou, déraisonnable, hors normes. La justice des humains n’a plus cours car l’inéluctable est en route : le lien entre Dieu et l’humanité. Ou il casse ou il tient. Ou ce Dieu qui dit aimer les humains tient bon ou il cède à jamais. C’est l’alliance donnée à nos parents qui est en jeu, cette alliance dite éternelle lorsque Dieu appela Abraham, notre père dans la foi, et lui dit : « Pars de ton pays, quitte-le et va vers le pays que je te donne. Sois béni, en toi toutes les familles de la terre seront bénies. Et Abraham partit » (Genèse ch. 12).

Pour retrouver cette alliance, pour sortir de la loi de la faute et de la punition, on pressent que l’exercice de la justice humaine est vain, qu’il faut autre chose, qu’il faut briser un cercle vicié. Il y a un besoin de vie au delà de la justice, ce besoin irraisonnable qu’exprime le malfaiteur. La justice humaine n’est pas condamnée, le bandit accepte sa condamnation mais elle est, ici et maintenant, récusée pour faire place à une vie impossible sur le plan humain.

Jésus a compris l’appel qui est celui de sa mission : ouvrir des chemins là où tout est fermé et même logiquement fermé, et il se pose comme origine de cette vie : « Aujourd’hui tu seras… ». Devant la mort inéluctable, il ouvre un chemin qu’il prend aussi, celui de la mort, du mort : « avec moi aujourd’hui au paradis, avec moi car j’y vais ». Pour cela, Jésus abandonne toute exigence. Il ne résiste pas à l’injustice, ne demande ni reconnaissance de son innocence, ni raison de mourir. Il met toute son énergie non sur lui-même, mais au service d’une sortie de l’implacable, d’une sortie de la logique humaine. Il devient alors libre. Libre au point de tout pouvoir, de pouvoir ouvrir à la vie même celui qui est voué à une mort acceptée et certaine : c’est un bandit, justement condamné.

Oui, cette invitation est injuste et violente parce que notre conception de ce qui est juste ou ne l’est pas est proche de ce qui s’appelle les mérites, les conditions que nous posons aux autres ou à nous-mêmes pour entrer au paradis, en être dignes. Et de ces conditions, Jésus en a évacué le principe, l’a rendu vain. « Aujourd’hui, au paradis, avec moi » tel est l’avenir que Jésus dessine devant les yeux de ce condamné.

Le texte que je vous propose pour illustrer mon propos est ce chant des premières communautés chrétiennes que St Paul a intégré dans sa lettre aux Philippiens (ch. 2) :

Jésus venu de Dieu, n’a pas considéré comme un privilège à conserver d’être l’égal de Dieu, mais il s’est dépouillé, a pris la condition de serviteur, devenant semblable aux humains et a été reconnu à son aspect comme un être humain. Il s’est abaissé, a été fidèle jusqu’à mourir et à mourir sur une croix comme un moins que rien. Alors Dieu l’a élevé et lui a donné un nom au-dessus de tout nom, afin qu’au nom de Jésus on s’émerveille, dans les cieux, sur la terre et sous la terre, et que toute langue affirme à la gloire de Dieu le Père que le seul Dieu, c’est ce Jésus-là.

Commentaires

Merci pour cette explication, Monsieur le pasteur, avec laquelle (si j`ai bien compris), je suis en accord: Dieu seul peut pardonner toujours. Nous pouvons, si nous le voulons vraiment, résister a la haine envers "ceux qui nous ont offensés" mais n`avons pas la force de pardonner en toutes circonstances. Mon sentiment est que l`Église aurait toujours avantage a traduire clairement dans notre réalité psychologique les injonctions et regles de vie christiques pour les rendre praticables dans un quotidien parfois tres dur. Cela contribuerait, me semble-t-il, a conserver la force nécessaire a ces injonctions et regles de vie qui doivent pouvoir etre mises en ouvre dans le quotidien. Ainsi l`injonction (Sermon sur la montagne): "Ne vous opposez pas à celui qui est méchant ; mais qui te gifle sur la joue droite, tourne aussi vers lui l’autre joue" est aujourd`hui généralement traduite (si je ne trompe) par "tout faire pour que l’engrenage consistant à rendre le mal pour le mal ne s’enclenche pas" ce qui me parait excellent car praticable. Si je puis me permettre, ma compréhension personnelle du "pardon" et de l`injonction de "tendre l`autre joue" se rejoignent dans l`idéal qui nous est accessible de ne pas hair ceux qui nous font volontairement du mal et cela indépendamment de la nécessité de les punir (ici-bas) et de nous défendre contre ceux qui nous attaquent.

Écrit par : Jean Jarogh | 11/04/2017

Là où vous envisagez une forme de violence je ne vois que l'absolution possible à chaque instant quel que soit le passé et les fautes. Elle n'est pas donnée par le fils de Dieu, mais elle est permise par la prise de conscience du concerné. C'est encourageant, non ?

Écrit par : Pierre Jenni | 12/04/2017

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