31/10/2017

L’économie selon Monsanto ou le combat contre l’obscurantisme économique, une guerre religieuse ?

Dans son dossier L’Affaire Galilée (17e s.), publié dans le numéro 440 d’octobre 2017 (pp. 36-65), la revue française L’HISTOIRE [www.lhistoire.fr] a attiré mon attention sur la vigilance à exercer face aux nouvelles religions.

L’analyse que fait L'Histoire des attaques contre Galilée et de son procès, des réseaux activés, des intérêts en jeu, de l’hégémonie de la pensée unique de l’époque — l’interprétation des textes bibliques et la maîtrise de la science par la seule papauté—, tout cela m’a conduit à faire un parallèle avec le combat entre l’actuelle pensée unique du libéralisme économique et le projet d’une vie mondiale citoyenne, combat magistralement illustré par la lutte contre l’entreprise Monsanto et son fameux ‘Roundup’.

Le numéro de L’Histoire décrit la lutte de Galilée contre l’obscurantisme religieux comme la « naissance d’un rapport rationnel de l’homme au monde qui visait à émanciper la raison de la foi » (op.cit. p. 41). Je prétends qu’aujourd’hui nous nous trouvons dans une situation analogue, soit dans un combat contre l’obscurantisme économique et que nous sommes à la naissance d’un rapport rationnel de l’homme au monde qui vise à émanciper la raison d’une pensée « économicocentrée ».

On retrouve en bonne partie les mêmes armes dans ce combat : les réseaux, les financiers, les protecteurs et, surtout, le mépris du ‘peuple’. S’il y a d’un côté la puissance politique, financière et scientifique de la Rome catholique et politique avec l’appui de plusieurs universités, Galilée jouit aussi de protections et de soutiens importants : des centres intellectuels (Pise et Padoue par exemple), la cour des Médicis avec Ferdinand II, le grand-duc de Toscane dont l’un des descendants, le Cardinal Orsini, sera son intercesseur auprès du pape, de théologiens dont Barberini, le futur pape Urbain VIII, qui le laissera tomber en recevant la tiare pontificale, d’hommes de lettre, de moines et de poètes. Certes, ces soutiens ne lui épargneront pas un procès pour le forcer à abjurer mais lui éviteront la torture et aboutiront à une peine relativement légère…

Mutatis mutandis, nous retrouvons les mêmes schémas dans le combat actuel pour la suprématie économique : réseautage, désinformation, intérêts occultes, trahisons. 

Le mépris

Cependant j’aimerais attirer votre attention sur le mépris, arme redoutable quand elle est liée à la maîtrise de l’information : avec Galilée, écrit L’Histoire, on sortait "du monde des savants transformés en héros pour rejoindre le monde des savoirs ordinaires que ces derniers partagent avec les artisans, sages-femmes ou astrologues" (op.cit. p. p. 41). Ce mouvement avait été amorcé au siècle précédent, celui de la Réforme, initié par l’affichage des 95 thèses de Luther contre le trafic des indulgences dont on fête le 500e anniversaire ces jours. Son efficacité et sa puissance doivent beaucoup au fait que le Réformateur avait d’emblée partagé ses découvertes, ses espérances et ses projets avec le ‘petit peuple’, celui de ces « artisans, sages-femmes ou astrologues ».

La Réforme et les siècles qui suivirent virent l’émergence d’une nouvelle société, celles de gens ‘ordinaires’, bourgeois, commerçants, bacheliers, artisans, imprimeurs. Ils ont rivalisé avec les soi-disant experts en théologie. Aujourd’hui, même révolution, mais les thèmes ont changé, ils sont économiques, climatologiques, agricoles, et de nouveaux intérêts et dépendances sont démasqués. La violence, elle, demeure !

Avec le combat contre le glyphosate on retrouve ce même mépris des « simples gens » exprimé par la firme avec cette perpétuelle rengaine : ils n’y connaissent rien, sont soumis à des idéologies néfastes, manipulés, par contre ‘nous’, nous savons de quoi nous parlons et avons nos experts et nous avons les moyens de nos ambitions... Monique Goyens, directrice générale du Bureau Européen des Unions de Consommateurs ne s’y est pas trompée : « La technique utilisée par l’industrie c’est de semer le doute et de se positionner comme dépositaire de la science » (La Tribune de Genève du 25 oct. 2017). « Dépositaire du savoir» : dans le procès contre Galilée, le protonotaire apostolique et secrétaire du pape Paul V écrivait à propos des partisans du savant : « Qu’ils demeurent donc plutôt avec l’Eglise, ennemie des nouveautés qu’il est séant de fuir ». L’Eglise comme lieu unique et mère du savoir. Aujourd’hui c’est d’une autre « Eglise » dont il s’agit mais avec la même arrogance et les mêmes méthodes qu’au bas Moyen-âge ! La violence exercée contre les opposants de tel pesticide ou contre les paysans résistant en Amérique du Sud  contre le vol de la terre témoigne de l’âpreté du combat. Aux partenaires du partage des ressources, soient-elles naturelles ou intellectuelles, et de leur bonne exploitation, les lobbies répondent, aujourd’hui comme au 17e siècle par la violence, qui peut aller jusqu’au meurtre, par la calomnie et des affirmations qui cachent - bien mal !- leur refus de tout partage et leur soif de pouvoir.

Un combat religieux au sens positif et négatif

Ce combat est religieux au sens positif et négatif du terme. Négatif, à cause du lien hélas toujours possible entre le glaive et le goupillon et à cause de cette prétention à parler au nom d’une instance toute puissante et nécessaire, Dieu alors, l’économie de nos jours. Il est religieux au sens positif, quand il est fondé sur le principe biblique (même si la bible n’en a pas l’exclusivité) que nous ne possédons pas l’origine du monde et que la terre a été créée avant l’humain à qui elle fut donnée et confiée.

Galilée fut condamné en 1633 puis réhabilité 359 ans plus tard, en 1992 par le pape Jean-Paul II, l’accès à la connaissance ouvert par lui et ses devanciers, Gutenberg, Luther, Copernic, Calvin ne put jamais être refermé, malgré tous les essais. Il ne le sera pas aujourd’hui non plus. Car la revue que je cite présente le 17e siècle comme le passage d’un monde clos à l’univers infini. Oui, ce n’est pas fini ! Notre 21e siècle est toujours pris dans ce mouvement vertigineux. La lutte engagée pour le partage des ressources contre la volonté de grandes puissances économiques n’est pas si éloignée du combat de Galilée et Luther.

Commentaires

Attention à ne pas diaboliser le mot "économie" qui est bourré de bon sens dans son acception première.
Ce que vous considérez comme le diable ici n'est que l'avidité.

Écrit par : PIerre Jenni | 31/10/2017

Par le glysophate, Monsanto et le Ceta ("Le marché rien que le marché") qui permettront d'empoisonner pas mal de monde les victimes seront plus vite au ciel et leurs souffrances, "cancers probables"! comme on sait étant rédemptrices veilleront à leur ou notre salut.

Écrit par : MB | 31/10/2017

Excellent article quand au mépris celui ci est tendance il suffit de voir ce qui se passe en France et même chez nous ou dans certains immeubles ou il ne fait vraiment pas bon être Protestant
Bonne journée

Écrit par : lovejoie | 01/11/2017

Nous allons disparaitre, avec ou sans monsanto, il suffit que les volcans Yellowstone et Toba explosent et s'en est fini de nous!

Écrit par : dominique degoumois | 01/11/2017

Très bon article. Juste une petite précision en tant qu'économiste de formation.

Vous dites "...nous sommes à la naissance d’un rapport rationnel de l’homme au monde qui vise à émanciper la raison d’une pensée « économicocentrée »." Or, nous vivons justement une période sur le plan économique qui puise ses sources de pensée chez des économistes (Friedman, Hayek) qui ont prétendu que l'homme était parfaitement rationnel dans ses choix et que le marché était donc la meilleure façon d'y répondre.

Il est justement grand temps d'admettre que l'homme n'est que rarement rationnel (ce que les behavioral economists, tel que Richard Thaler qui a reçu le Nobel d'économie cette année, démontrent fort bien depuis quelques années) et que les marchés ne sont que très partiellement "libres". C'est justement par une remise en question fondamentale de ces dogmes poursuivi par nombre d'économistes que nous placerons à nouveau l'homme (et son imperfection) au centre du débat et non la "loi du marché" (qui équivaut souvent à la loi du plus fort)

Écrit par : Mark | 02/11/2017

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