04/03/2018

Lorsqu'on tue votre enfant, est-ce que vous avez envie ou la force de pardonner?

Telle est la question qui clot l'excellent article de Catherine Focas dans la Tribune de ce week-end (3 & 4 mars p. 3) Demander pardon a-t-il une valeur pour la justice? Il interroge le pasteur que je suis sur le sens du pardon. Pardonner est souvent difficile, non par manque de courage des offensés mais par mauvaise intelligence de cet acte. En effet il est trop souvent compris comme un "bon geste", un "allez, je te pardonne" ou, pire: "On efface tout ça, on n'y pense plus".


Pardonner est d'abord un acte, celui de la personne blessée ou offensée. Pardonner c'est "donner", "dire par dessus", c'est un par-don, le don d'une parole qui n'efface rien mais rend à l'offensé d'abord sa dignité d'être agissant et offre ensuite à l'offenseur une voie nouvelle. Cette parole "je te pardonne" aide victime et  offenseurs  à dépasser ce qu'ils sont, pour les inviter à devenir auteurs de quelque chose de neuf. Voyez les travaux de la commission "Vérité et réconciliation" en Afrique du Sud dès les années 1995. 

En pardonnant, la victime n'excuse rien, elle prend le dessus, agit et ne subit plus, n'est plus réduite à son état de victime et fait ce qu'elle seule, avec Dieu, peut faire: proposer à l'autre sa libération, refuser d'être sa victime à jamais. A la différence de l'agresseur qui ne peut pas encore sortir de son identité blessante.

Je pense à cet admirable récit de l'évangile de Matthieu (ch. 5, v. 39-41): "si quelqu'un te gifle sur une joue, tends-lui l'autre (...) si quelqu'un te force à faire 5 km, fais-en 10 avec lui". Image frappante ! Essayez d'imaginer la scène : on vous gifle, une  gifle qui humilie intérieurement et fait mal physiquement. Que propose Jésus-Christ ? De tendre alors l'autre joue. C'est-à-dire de se tourner et de présenter de soi une face non encore atteinte par la violence. Une face neuve, vierge de coup, pour qu’une nouvelle relation soit possible.

Bien sûr, votre joue droite brûle encore. Bien sûr, toute votre personne est atteinte, mais cette autre joue, vierge de violence, est le signe d'un possible, le signe de cette capacité que vous avez, à la suite du Christ, de surprendre la violence qui vous meurtrit en brisant le cercle fermé de la contre-violence, de la vengeance ou de la riposte, même méritée, justifiée ou légale. En vous tournant, vous déjouez l'attente de votre adversaire : il est prêt à votre riposte, et voici que vous ne ripostez pas et  prenez une initiative. Au lieu de rester victime, même active, donc toujours soumise à la violence de l'adversaire, vous devenez maître d'une autre relation, prenez le dessus  en proposant à votre adversaire de se déplacer, de changer de niveau, en lui donnant la possibilité d'une relation nouvelle, que la violence n'a pas encore atteinte. Cette joue vierge, c'est aussi vous. Vous n'êtes pas que victime et refusez à y être limité. Vous faire usage de votre liberté. 

Certes, il y a le risque de la deuxième gifle ! Il y a toujours ce risque ! Le Christ l'a pris, en est mort et ressuscité. Il a lui-même suivi ce chemin du refus de toute réparation pour prendre celui de la dynamique de la vie qui surprend l'adversairePardonner c'est refuser que le mal commis me ronge l'existence à jamais.

L'offenseur maintenant: l'article parle aussi des regrets. Ils sont certainement à souhaiter mais ne produisent pas grand-chose. "Je regrette" continue à placer l'auteur du mal commis dans son pouvoir: "JE", alors que  le pardon envisage à nouveau la relation, le "TU": Oui, JE TE pardonne.

Le préalable. Bien sûr il y a un préalable, cette parole première qui ouvre la voie à cette libération et que l'agresseur seul peut prononcer, sous quelque forme que ce soit:"Je te demande pardon". Un pardon est toujours une réponse à une requête, celle d'être délivré du poids du péché commis, de la faute. Donc il suppose l'aveu de la faute. C'est là qu'intervient le travail de la Justice: établir la faute, la faire reconnaître et la sanctionner.

Comme y invite l'article, il est essentiel que cet aveu et la demande de pardon puisse résonner librement dans le prétoire, sans crainte d’instrumentalisation.  Il en va de la libération de la victime et de l'offenseur.

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Commentaires

En tant qu`agnostique, mon opinion est que la sage parabole du "tendre l`autre joue" est a mettre en relation avec la recherche de la tranquillité intérieure aux dépens des sentiments de haine et du désir de faire mal a celui qui nous nuit (vengeance). Il me semble d`ailleurs que le Christ n`a jamais mis a l`index l`acte de se défendre ni celui de sanctionner les malfaisants. Ainsi, dans le cas ou votre enfant serait victime d`un assassin et que vous réussissez a plus-ou-moins vaincre en vous le sentiment de haine vis-a-vis du tueur afin de conserver votre paix intérieure, vous n`aurez du coup plus le besoin de vous "venger" mais cela ne signifie pas que vous deviez renoncer a punir (ou a laisser punir) l`assassin et que, de ce fait, l`acte d`assassiner n`entraine pas de conséquence facheuse pour les assassins. Qu`en pensez-vous?

Écrit par : JJ | 05/03/2018

J'ai aussi lu l'article - très intéressant - de Mme Focas.

Pour ma part, je pense que le pardon ne peut concerner que des personnes qui ont commis une faute, et qui ont pris conscience que c'était une faute. Et qui donc éventuellement peuvent la regretter.

Dans la plupart des cas que nous relatent les médias, il me semble que l'on est loin du compte.

Mais pour moi, il y a deux volets: le pardon de Dieu et le pardon des hommes.

Mais, Dieu est le seul juge. Et le jugement humain est donc vain.

Et si le jugement humain est vain, pourquoi le pardon humain ne le serait-il pas aussi ?

Écrit par : QAbdou | 05/03/2018

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