La Suisse n’avait jamais eu de colonies et n’en a pas. Vraiment ?

Cela ne semble bien changer avec la décision du Conseil de Etats qui a rejeté hier le contre-projet à l’initiative pour des multinationales responsables comme l’annoncent le protestant Pain Pour le Prochain (PPP) et la catholique Action de Carême (AdC) dans leur communiqué de presse que je cite dans ces lignes.

UN REJET FRAGILE mais un rejet quand même. En effet « par 22 voix contre 20, le lobbying d’Économiesuisse et SwissHoldings a permis d’imposer sa vision au Conseil des Etats, et toute réglementation contre les violations des droits humains, même minimale, a ainsi été balayée. Le projet est renvoyé au National ».

 

UN EXEMPLE de néocolonialisme. « Les multinationales comme Glencore continueront d’avoir le droit de faire des affaires de manière irresponsable en toute impunité. Dans le sud-est de la République démocratique du Congo (RDC), l'entreprise suisse de matières premières exploite deux immenses mines de cuivre et de cobalt. Elle y réalise ses beaux résultats : 205 milliards de dollars et un bénéfice de près de six milliards en 2017, alors que la population locale n’en tire pratiquement rien ».

LE REPORTAGE en ligne réalisé par Pain Pour le Prochain et Action de Carême Les dessous du boom du cobalt explique la problématique des matières premières en RDC et pourquoi l’initiative suisse pour des multinationales responsable est nécessaire : « Si des entreprises chinoises prennent de plus en plus pied dans l’extraction industrielle des minerais, les gisements de cuivre et de cobalt les plus rentables de Kolwezi sont cependant aux mains d’un groupe suisse : Glencore, le géant zougois des matières premières. Il contrôle la Kamoto Copper Company (KCC) et possède également l’énorme mine à ciel ouvert de Mutanda Mining (Mumi), située à 20 kilomètres. Dans son rapport annuel de 2017, Glencore déclarait aussi vouloir augmenter sa production de cobalt de 133 % d’ici 2020 ».

Un DÉBAT puis le CLASH « La situation semblait apaisée, les initiants proposant de retirer leur initiative si le contre-projet était accepté, mais la commission préparatoire du Conseil des Etats a introduit une clause inacceptable : imposer aux plaignants de mener l’action en justice dans le pays où les faits ont eu lieu ». C’est la goutte d’eau qui fait déborder le vase : comment déterminer le(s) lieu(x) où les faits se passent et auprès de quelle juridiction porter plainte ? « Il aurait été pratiquement impossible pour une victime de demander réparation en Suisse dans les délais impartis, argumente Chantal Peyer, de PPP et un juge suisse ne peut pas trancher sur la qualité de la justice à l’étranger. Cela engendrerait des incidents diplomatiques, complète Dick Marty, ancien sénateur qui conclut Ce qu’a fait le Conseil des Etats est navrant. »

POURTANT, précise le communiqué, « de grandes associations économiques suisses étaient favorables à un compromis, comme l’Association suisse du négoce de matières premières et du transport maritime basée à Genève ou comme Jürg Bucher, président de la banque Valiant : Le contre-projet était pourtant raisonnable et supportable pour les entreprises (…) l’écart entre l’économie et la population se creuse. La méfiance des citoyens augmente. L’initiative risque d’être acceptée. Christophe Barman, cofondateur de la société Loyco (services aux entreprises) et président de la Fédération romande des consommateurs, se dit également ‘dépité’ par le vote de la majorité bourgeoise du Conseil des Etats : Ces députés censés représenter les milieux économiques sont restés bloqués dans les années 80. Ils croient encore que la ‘main invisible’ [de l’économie] va régler tous les problèmes de ce monde, fustige-t-il. Peter Galliker, directeur de l’entreprise de logistique du même nom, et Ronny Kaufmann, directeur de Swisspower et nouvel administrateur de La Poste, font également partie de ces soutiens à l’initiative ».

UN EXEMPLE de députés à la conscience politique asservie à l’économie : « Ce texte forcerait des entreprises suisses à se retirer de nombreux pays, a jugé le PLR Ruedi Noser (ZH). De plus, a ajouté le Zurichois, le commerce international et la globalisation ont bien davantage contribué à la réduction de la pauvreté dans le monde que l’ensemble des ONG.» Ça, il fallait l’oser !

« Le Haut-valaisan Beat Rieder (PDC) a fait chorus tout en critiquant la clause ajoutée par son propre parti : Le but idéal des initiants de faire respecter les droits de l’homme en Chine, au Brésil ou en République démocratique du Congo en passant par un tribunal suisse est louable, a-t-il estimé. Toutefois il surchargerait de manière insupportable nos instances juridiques.»  Comprenne qui pourra !

La grossièreté et la bêtise « Une analyse saluée par Hannes Germann (UDC/SH), pour qui l’acceptation de cet objet représenterait un laissez-passer pour l’industrie internationale de la plainte [sic !] Quant au contre-projet, a relevé Fabio Abate (PLR/TI), ni les opposants ni les initiants n’en sont de toute façon contents ». Facile et bête !

Heureusement, il y eut d’autres positions «On ne peut pas, sans rendre de compte à notre justice, tenter de s’enrichir sur le travail des enfants, la destruction de la nature, la commercialisation de pesticides mortels ou l’extraction de minerais en zone de guerre au détriment des droits des habitants de ces régions, a estimé Christian Levrat (PS/FR). L’impunité dont bénéficient les moutons noirs est désormais révolue, a scandé le Fribourgeois. La PDC Anne Seydoux-Christe ajoute : Les vies d’ailleurs ont-elles moins d’importance que celles d’ici? S’il se passait chez nous le quart de ce qui se passe dans certains pays, ce serait la révolution. C’est insupportable.»

Je conclus. Depuis des décennies nous apprenons les conséquences du colonialisme des siècles précédents et, plus récemment, de l’exploitation sauvage des ressources du monde. Si nous continuons, je n’ose imaginer ce qui se passera. Quelles révolutions surgiront, quelles légitimes demandes de réparation seront exigées, combien de réfugiés économiques, écologiques et climatiques, combien d’hommes, de femmes, de vieillards et d’enfants viendront encore s’échouer sur « nos » rivages quand les leurs auront définitivement perdu ce que la Terre leur avait offert ? Mais où est la conscience de nos Conseillers nationaux et fédéraux ? Je parle de leur conscience politique s’ils n’ont plus de conscience morale.

Ce sera toutefois très probablement le peuple qui aura le dernier mot. Qu’on se le dise !

Commentaires

  • "Ce sera toutefois très probablement le peuple qui aura le dernier mot. Qu’on se le dise !"
    On ne vous le fait pas dire. Rira bien qui rira le dernier.

  • Oui, le peuple aura le dernier mot, mais saura-t-il résister au sirènes des milieux économiques qui pilotent nos instances ?
    Avec quels moyens les promoteurs de l'initiative feront-ils campagne ?
    Nous allons assister à un matraquage qui ressemblera à du lavage de cerveau.
    http://posttenebraslux.blog.tdg.ch/archive/2016/10/10/geneve-ville-de-paix-279358.html#comments

  • @ Géo: je ne vois pas en quoi il y a à rire, quel que soit le résultat! Dommage

  • Il y a rire et rire. J'ose espérer que Géo rit jaune et qu'il partage mes doutes sur notre démocratie et notre capacité à appréhender ces sujets objectivement, ou du moins en toute indépendance sans se laisser influencer par les campagnes de dénigrement qui vont nous submerger.
    C'est en ce sens que je pense que ce scrutin sera vraiment un révélateur de l'état de nos démocraties et du niveau culturel de notre population.
    Car même si nous souhaitons préserver notre qualité de vie, je doute que nous soyons d'accord de payer le prix d'une absence totale de considération pour les exactions avérées envers des populations démunies et exploitées.
    Je dirais même que ce scrutin sera décisif pour moi en ce sens qu'un rejet de l'initiative consacrera définitivement mon retrait de la vie publique.

  • Les individus enfants comme adultes considérés et traités comme des objets sans parler de la marchandisation du corps humain: signe de fin de civilisation. Se sentant impuissantes certaines personnes absolument désolées et consternées de voir la tournure que prennent l'ensemble des événements avouent souhaiter la fin ou l'extinction de notre espèce dite humaine.

    Nous avons appris dans la Bible que Dieu lui-même se repent d'avoir créé l'homme.

  • @ Myriam Belakovssky. Merci pour votre fidélité. A propos du "repentir de Dieu" que vous citez (Genèse 6,6) je me risque à ces lignes: c'est, dans ce chapitre 6, le début d'un nouveau récit de création (Noé et le déluge) qui reprend mais autrement ce qui est dit dans le premier où on avait la figure d'un premier couple "idéal", Adam et Eve. Noé est plus humain, plus actuel ou moderne, qu'Adam. Il est historique, à la différence d'Adam qui est plus symbolique, il apparaît dans un monde imparfait, où règnent (déjà!) la surpopulation, la violence, la rivalité entre "géants", "fils de Dieu" et "filles des humains" puis arrive alors ce constat dans la bouche de Dieu: "méchanceté, mal à longueur de journée (...) pour moi la fin de tout être humain est arrivée". Noé arrive donc dans une situation de violence qu'il n'a pas créée, dont il n'est même pas responsable (il est juste et intègre, suit les chemins de Dieu). Cette situation n'est-elle pas sans rappeler la nôtre? Je relève aussi que Noé travaille, construit, il est charpentier, bûcheron, marin, éleveur, chef de zoo!
    Et il va obéir sans parler, mais confiant dans ce Dieu qui lui donne des ordres étranges et le récit se terminera sur l'arc-en-ciel et l'affirmation de la fidélité de Dieu malgré tout...
    Avec mes meilleures salutations

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