Payer moins une signifie qu’elle vaut moins qu’un. Est-ce juste ?

Plusieurs organisations patronales et entreprises annoncent refuser tout arrêt de travail ce 14 juin et prétendent que cette grève est illicite.

« Les nombreux objectifs annoncées par les syndicats ne visent pas uniquement les conditions de travail » explique Marco Tadei de l’Union patronale suisse, Migros, pour sa part, invoque « son obligation morale envers sa clientèle (…) Notre entreprise, dont 61% du personnel est féminin, doit continuer à fonctionner le 14 juin prochain », même argument dans tel EMS genevois et le secrétaire général de la Convention patronale de l’industrie horlogère, François Matile, ose : Cette grève est illicite » !  et avoue sans gêne : « En 1991, il n’y a pas eu une minute de grève au sens où les entreprisses l’entendent. Je souhaite qu’il en soit de même cette année » (Le Temps du 9 avril). On peut le comprendre : depuis la grève de 1991 rien n’a changé quant à l’égalité salariale. Difficile d’être plus clair ou plus cynique.

 

Que dit la Constitution suisse sur l’égalité et sur le droit de grève ?

Art. 83 : « L’homme et la femme sont égaux en droits. La loi pourvoit à l’égalité de droit et de fait, en particulier dans les domaines de la famille, de la formation et du travail [et, pour qui n’aurait pas compris, le même article précise :] L’homme et la femme ont droit à un salaire égal pour un travail de valeur égale».

Quant au droit de grève, il est précisé dans l’article 282-3 de notre charte : « Liberté syndicale. Les conflits sont, autant que possible, réglés par la négociation ou la médiation. La grève et le look-out sont licites quand ils se rapportent aux relations de travail et sont conformes aux obligations de préserver la paix du travail ou de recourir à une conciliation ». Qu’on m’explique en quoi une différence salariale de 19,6% ne relève pas des relations de travail.

Je rappelle que l’égalité des salaires a été votée en …1981, soit il y a 38 ans ! (https://www.rts.ch/archives/grands-formats/8412095-a-travail-egal-salaire-.html)

Sur son site l’Université de Genève explique : « Le principe ‘salaire égal pour un travail de valeur égale’ n'est, à ce jour, pas encore appliqué. Ni les efforts des entreprises, ni le dialogue pour l'égalité des salaires entre entreprises et syndicats soutenu par la Confédération n'ont réussi à faire disparaître l'écart de salaire entre femmes et hommes » (Site UNIGE Service égalité, consulté sur internet le 16 avril 2019). Citée par Le Temps, Karine Lempen, professeure de droit à l’Université de Genève, montre bien la violence de ce combats et les limites des procédures trop douces : « Bien souvent le seul moyen de faire cesser une discrimination salariale est de saisir un tribunal. Or, une analyse de la jurisprudence cantonale sur une période de dix ans a montré que les procès se soldent par un échec dans 70% des cas, principalement parce qu’il est difficile de faire la preuve d’un traitement inégal injustifié». Pour elle, le problème fondamental est l’absence de dispositifs de surveillance comme il en existe pour la santé et la sécurité au travail. «La Suisse se donne les moyens de lutter contre le travail au noir, mais quand il s’agit d’égalité salariale entre femmes et hommes, le consensus politique se fait attendre», illustre-t-elle, se disant «perplexe» sur le retard qu’a pris la Suisse en matière de transparence salariale (le Temps consulté le 16 avril 2019 https://assets.letemps.ch/themes/custom/letemps/logo.svg).

Le positionnement apparemment de plus en plus ferme des milieux patronaux questionne. Il montre une certaine inquiétude mais aussi la peur d’une confrontation travailleuses-patronat musclée et médiatisée.

Une grève est toujours un rapport de force qui répond à un rapport de force antérieur. Elle n’est pas et n’a pas à être « gentille », donc sans effet sur l’entreprise ciblée. C’est vrai qu’en Suisse on n’aime pas la violence des combats sociaux, l’article cité de la Constitution qui préfère la « négociation et la médiation » en est l’illustration. Mais je suggère à ceux (et celles !) qui utilisent cet argument pour tenter de museler les grévistes de juin d’ouvrir les yeux sur la violence qui prévaut hélas de plus en plus souvent dans les rapports de travail et sur les trop nombreux échecs des négociations et je demande à qui ose prétendre qu’une différence de salaire entre hommes et femmes de près de 20 % ne fait pas partie des conditions de travail de revoir sa copie…

Le mot salaire vient du mot ‘sel’, l’un des éléments naturels les plus essentiels à la vie, sa conservation et son goût. Tout est dans un sain équilibre, une juste (justice !) répartition. Sans sel rien ne vit, trop de sel étouffe. Payer moins une signifie qu’elle vaut, qu'elle vit moins qu’un. Est-ce juste ?

Commentaires

  • Faire la grève par solidarité, est-ce un droit ?
    La grève dans une entreprise où il y a inégalité, c'est compréhensible, mais ailleurs, et je pense aux fonctionnaires ?

    Le rôle d'une grève n'est pas de soutenir une idéologie, ce n'est pas dans la loi.

    Si les femmes fonctionnaires font grèves, c'est que l'Etat ne respecte pas la loi, notamment donc, Mme Salerno en tant que responsable.

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